Bonsoir à tous,

 

J’espère que les épreuves se sont bien déroulées pour vous tous. Je dois avouer que j’étais très stressé avant l’ouverture des sujets, redoutant des textes ou des problématiques « exotiques ». Finalement, cela n’a pas été le cas. Certes, l’objet d’étude est le roman, et j’avais un doute quant à ce choix dès la première année de sa mise au programme. Mais les auteurs, comme les problématiques, sont extrêmement classiques : trois des auteurs sont du « siècle du roman » auquel appartient « Le Rouge et le Noir ».

 

Pour commencer, un petit panorama des sujets proposés :

 

- le sujet d’invention : il fait partie de ces sujets « casse-gueule » pour reprendre le terme d’une de mes collègues. Ici, pas d’interview, de dialogue, de journal : aucune forme non-littéraire. Pas d’argumentation sur un objet d’étude, aucune possibilité de montrer votre culture acquise durant l’année. De même, le narrateur du texte n’a rien à voir avec vous : vous n’êtes pas la jeune Lily, ni un chroniqueur du journal du Lycée. Non, vous êtes le Narrateur (avec un grand « N », car c’est une légende de la littérature) du plus grand roman français jamais écrit (des milliers de pages), par un des plus grands orfèvres de la langue française, un homme qui maîtrise sa grammaire comme peu d’académicien, un des plus grand styliste du dernier roman classique, dont le sujet n’est rien de moins qu’A la recherche du temps perdu. Pour corser le tout, vous avez 70 ans…

Ironie du sort, dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, tome 2 ou 3 de La Recherche, une des jeunes héroïnes évoque l’épreuve de français de son « bac » (nous sommes au début du XXème), il s’agit, de mémoire, d’écrire la lettre de Mme de Sévigné à une de ses amies, évoquant une représentation d’une tragédie de Racine à laquelle elle a assisté ! Vous voyez que 100 ans plus tard, on revient au même type de sujet « impossible ».

 

Bref, vous n’aviez aucune chance !!

 

Pas de panique, c’était la mauvaise nouvelle. La bonne, c’est que tout le monde est dans le même cas, y compris le correcteur (pour vous rassurer, ou vous désespérer tout à fait : je serais bien incapable de faire ce sujet, même pour vous faire plaisir, et j’aurais tellement honte que je le ferais en cachette ! Vous pouvez donc compter sur ma relative indulgence). De toute façon, lors des commissions de correction, on nous demandera certainement d’appliquer un barème qui ne tienne pas compte des difficultés du devoir…

 

Donc, comme d’habitude pour ce genre de sujet, les grands lecteurs, ceux qui écrivent avec aisance et une certaine élégance, et qui auront un peu cerné la démarche du texte et le style proustien, auront une excellente note. L’immense majorité des autres, dont la lecture mènera les correcteurs au bord du suicide, obtiendra une note très médiocre, éventuellement catastrophique en cas de hors sujet (portrait présent/passé d’une ancienne maîtresse).

 

Cela dit, j’ai pu lire une copie d’une de vos camarades qui m’a rassuré car elle s’en est, à mon avis, très bien tirée…

 

- Le commentaire : Le texte a l’air riche, c’est du classique, la langue est assez simple, pas de piège particulier. Bref, un sujet sûr.

 

 

- La dissertation : Problématique extrêmement commune ! Comme je vous l’avais rappelé, l’intitulé de l’objet d’étude vous amenait soit sur le personnage, soit sur le monde représenté. Ici, c’est le personnage, l’humain. La problématique est vieille comme l’Art, et valable pour toutes ses manifestations (théâtre, cinéma, peinture, sculpture, …) : imitation ou interprétation du réel. Quelle est la part de l’objectivité, du réalisme, et la part apportée par la subjectivité du romancier, par sa vision particulière du monde et de l’homme. Vous disposez de tous les personnages de roman, éventuellement de cinéma, que vous connaissez, de Lancelot à Julien Sorel, en passant par Don Quichotte, Blanche-Neige ou Mathilde de

la Môle

, ou pourquoi pas Harry Potter et son abruti de cousin.

 

Sujet 1 : Commentaire

 

 

 

Brouillon d’analyse :

 

- le paratexte vous aide : « …une étrange rencontre »

 

- susciter la curiosité : « bizarrerie » et « magnificence » en tête de phrase, avant même de reconnaître le sens (S-V) de celle-ci. « devina » : le jeune homme en est aux conjectures et aux hypothèses (« ou/ou » deux fois) ce qui témoigne de l’intérêt que suscite « ce personnage », « cette figure », termes eux-mêmes énigmatiques et qui diffèrent la description. Enfin l’adverbe « curieusement » précise l’état d’esprit du jeune homme tout en affirmant la propre curiosité du lecteur.

 

- Voir, Faire voir, donner à voir : L’art du romancier. Balzac feuilletoniste. Doit capter l’attention du lecteur et lui donner à voir les lieux et personnages du roman : esthétique et théorie réaliste. On aura remarqué la mise en scène du regard, puisque le jeune héros « se recule » dans un coin pour « examiner » le vieillard : pause dans l’action et préparation à la description. La surprise vient du fait qu’au lieu du portrait au point de vue interne (« il aperçut ») qui devait logiquement succéder à ces lignes, le narrateur reprend la main et s’adresse directement à son lecteur : « Imaginez » l’incitant ainsi à une participation active au processus de représentation. Cette incitation revêt la forme d’une injonction à la création lorsque le lecteur est sommé de construire lui-même le personnage : « mettez », « entourez-la », « jetez ». A la fin, le lecteur imaginatif se trouve à son tour en pleine possession du personnage (« vous aurez ») et de l’impression dégagée (« vous eussiez dit »). Cette préoccupation envers le lectorat (« voyait-on ») est toute balzacienne.

 

- Un portrait balzacien canonique : description générale de haut en bas (front-pourpoint) ; visage, puis corps. Axe vertical : front-nez-bouche-meton. Final par les yeux qui permettent le plus l’entrée dans l’intériorité. Corps : morphologie, silhouette générale, puis habits. D’une manière générale, abondance de détails et d’épithètes, maximum de précision pour donner à voir au lecteur.

 

- Le peintre à l’œuvre : Le chef d’œuvre inconnu est l’histoire d’un jeune peintre, mais ici nous pouvons lire un portrait dressé dans une technique picturale, qui se réfère même à un autre portraitiste « Rembrandt ». Le personnage lui-même est présenté comme un sujet de choix « qui affriande les artistes » ce dont témoigne son portrait : c’est une figure remarquable. La comparaison du nez du vieillard avec celui de Rabelais et de Socrate renvoie instantanément à la connaissance artistique que nous avons de ceux-ci : un portrait célèbre, et des gravures in-folio du romancier, et une sculpture du philosophe. La lumière, essentielle dans une toile, possède ici un champ lexical détaillé : « ternis » évoque les vieux vernis, le « contraste » et les reflets de la « nacre », « étincelante » « or » « jour faible » « noire atmosphère ». Les couleurs ne sont pas en reste : « grise », « verts de mer», « noir » et « blancheur ». Phrase finale qui abonde en lexique pictural : « toile…sans cadre…d’un grand peintre » et qui renvoie l’illusion crée par le romancier à une autre illusion, celle de la peinture d’un grand maître, sortie du « cadre » et qui prendrait vie. Liaison de la vie et de l’Art, thème classique. (cf. dissertation)

 

- Un personnage mystérieux : Anonymat soigneusement gardé (malgré l’inutile note 2) : usage des indéfinis (un vieillard, un artiste, un front, un nez, etc., un corps) ou des substantifs vagues et génériques (vieillard (2), gens, personnage (2), figure, …). Etrangeté et originalité du personnage : « Mais…ce je ne sais quoi », cette dernière expression consacrant le caractère unique et indicible d’un personnage qui échappe au langage, donc au roman. Une figure originale : grand front, petit nez retroussé, petit menton relevé, plus de cils, …Une physionomie contrastée : corps fluet, tête bombée, « contraste » des yeux, un personnage double et ambivalent : pourpoint « noir »/ dentelle « blanche », « protecteur » ou « ami », sujet à la « colère » ou à « l’enthousiasme » (deux passions dans ce vieillard, la deuxième étant littéralement « la possession par un dieu »). Personnage placé sous le double patronage de Socrate et de Rabelais, grands génies, mais qui furent menacés dans leurs époques, tant leurs idées étaient originales et contraires à la morale établie : Socrate dut s’empoisonner, et Rabelais échappa de peu au bûcher.

 

- Une apparition surnaturelle : « quelque chose de diabolique » cette première notation guide la lecture du portrait, et permet la réinterprétation de certains détails : le personnage est riche (magnificence, dentelle étincelante de blancheur et finement travaillée, lourde chaîne d’or) d’où lui vient cet argent ? « regards magnétiques » qui témoigneraient (du moins c’est l’hypothèse : « devaient ») d’un pouvoir surnaturel d’attraction, voire de séduction que confirme le verbe « affriande ». « yeux verts », yeux de sorcière, et dimension surnaturelle vaste comme la « mer », prunelle semi absente qui « flotte » dans la métaphore maritime. Bouche « rieuse » : moquerie du Malin ? « Barbe taillée en pointe » : le bouc du Bouc ? Trop grand âge (« singulièrement ») et pourtant une certaine force (« prépondérante sécurité ») dans un corps « débile » : A-t-il vendu son âme contre richesse et immortalité ? Personnage de l’ombre « noir » dans « le jour faible », « fantastique » et irréel « toile…marchant…sans cadre ».

A l’issue de ce brouillon, le plan apparaît clairement. On distingue un axe qui se dessine autour de l’art du portrait, et l’autre qui s’organise autour de l’intérêt romanesque du personnage.

On pourra donc poser :

 

 I L’art du portraitiste

 

 Le roman réaliste, et balzacien en particulier, a élevé la description au rang d’art. Il convient donc d’étudier en quoi ce portrait est tout à fait classique, mais aussi comment le romancier donne à voir au lecteur. Enfin, nous verrons que, plus qu’un portrait, c’est d’une peinture dont il s’agit, dans un roman, justement consacré à cet art !

 

1) un portrait balzacien canonique

2) Voir et faire voir

3) Le peintre à l’œuvre

 

 II L’art du romancier

 

 Le portrait, même en tant qu’exercice obligé chez Balzac, n’est pas une pause ornementale inutile : il a une fonction dans le roman. Ici, il vise à susciter la curiosité du lecteur, en lui présentant un personnage étrange, voire maléfique. Il devient clair ainsi que celui-ci jouera un rôle déterminant dans la suite de l’histoire.

 

1) susciter la curiosité

2) un personnage mystérieux

3) une apparition surnaturelle

 

 

Voilà, ne soyez pas trop déprimé si vous n’avez pas « tout » vu. D’après ce que j’ai pu lire, nombreux sont parmi vous ceux qui ont dégagé au moins deux, voire trois, de ces éléments, ce qui est déjà bien.

 

Sur ce, je vais tenter de profiter de ce frais week-end. Bonne chance pour les oraux et à bientôt sur le site.