Certain(e)s s’interrogent sur le sens de ce titre, s’inquiètent surtout de savoir si on peut leur demander de le commenter au bac. Au-delà de ce point de vue purement pratique, il est bienvenu de se poser des questions…

 Oui, c’est un titre mystérieux, et voilà 180 ans que l’on émet des hypothèses à son sujet.

 Je ne prétends donc pas apporter de réponse définitive, cela n’aurait aucun intérêt : c’est la question qui importe, et votre réponse personnelle et argumentée.

 Je voudrais quand même tordre le coup aux solutions toutes faites et bien confortables. Ainsi, la tarte à la crème habituelle, et dont on est bien souvent obligé de se contenter : « le rouge est le symbole de la carrière militaire et le noir celui de la carrière ecclésiastique. » Certes, l’alternative est évoquée dans le roman, mais outre que l’uniforme des armées de Napoléon n’a jamais été rouge, c’est réduire à bien peu de chose le pouvoir symbolique du titre. Pire : « Stendhal a acheté des petits carnets pour écrire son roman, ils étaient rouges et noirs. » Cette explication définitive a le mérite de nous dispenser de toute réflexion : estimons-nous encore heureux qu’il ait pu obtenir ces couleurs, sinon le roman se serait appelé « Caca d’oie et vert pistache »…

 Procédons plutôt méthodiquement. Deux voies d’explorations sont possibles. La première consiste à s’appuyer sur le texte du roman et à y rechercher toutes les occurrences des mots « rouge », « écarlate », « vermeil », etc. ou « noir », « sombre », « obscur », etc. puis de voir dans quel contexte apparaissent ces couleurs et à quelles idées elles sont liées. On pourra ainsi bâtir un symbolisme de celles-ci, légitimé par les propres mots de l’auteur. Vous pouvez avoir un aperçu de ce travail en téléchargeant la fiche suivante, dont je vous recommande fortement la lecture :

 

http://www.smeno.com/fileadmin/media/pdf_studyrama/etudesoeuvres/Stendhal/oeuvre_stendhal_le-rouge-et-le-noir.pdf

 

 La seconde démarche, complémentaire, consiste à s’interroger sur le symbolisme, en général, de ces deux couleurs, universellement connues. Le paradigme du noir est la nuit. C’est le temps des secrets, de la dissimulation, des forces occultes, des complots, des voleurs, de tout ce qu’on ne saurait faire au « grand jour ». Il est facile de relier ces valeurs à l’univers du roman : la soutane, l’hypocrisie des prêtres, la trahison, le complot, le pouvoir d’influence des sectes religieuses. Le noir, ce sont des forces puissantes, discrètement à l’œuvre dans le roman et la société de l’époque, c’est le pouvoir sans la gloire. Ce n’est ni « paraître », ni même, peut-être, « être ».

 Le rouge est plus complexe. Son paradigme universel est le sang. Dans un premier temps, c’est le sang versé, celui du sacrifice, fatal. C’est la vision de Julien dans l’église, c’est son sang à la fin. C’est aussi la couleur du désir, des forces vitales, de la passion, de l’amour. C’est la force qui anime Julien, sa nature, la seule et ultime vérité de sa vie : l’amour qu’il a éprouvé pour Mme de Rênal. C’est ce rouge là qui colore ses joues « si pâles » en rose, au chapitre 6. Ces deux rouges sont sincères, intimes : ils appartiennent à « l’être ».

 Mais il existe un autre rouge, parce que les hommes sont complexes, c’est le rouge de la parade, de la fête, de la cérémonie. Le rouge que l’on se met pour se faire voir, se faire remarquer, se faire admirer. C’est le rouge du cardinal mâle, le rouge de cette robe que vous n’avez jamais osé mettre, le rouge de Mme Valenod, celui des tapisseries de l’église de Verrière, ou de l’habit de cérémonie de l’évêque, ou encore de l’opéra, lieu où l’on va d’abord pour être vu. C’est le rouge du « paraître », du droit que l’on a de paraître, en société. Le rouge de la gloire…

 Si l’on combine ces deux approches, on peut entrevoir un ensemble de forces à l’œuvre dans le roman. Un jeune homme passionné et au grand cœur, né peut-être trop tard, et affligé d’un complexe d’infériorité, et donc d’une ambition démesurée. A lui, ne s’offre qu’une voie, celle de l’hypocrisie, de la dissimulation et de l’intrigue, que la carrière ecclésiastique propose aux êtres mal nés mais pourvus d’une grande intelligence.. Mais le désir de paraître et d’être reconnu conduira Julien à sa perte. Comme l’uniforme que Mme de Rênal lui obtient, celui attribué par M. de La Môle est illégitime. Dans la société de 1830, un être comme Julien ne peut briller, il doit se contenter d’un habit bleu porté en privé, ou mourir sur l’échafaud, rouge, enfin.